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De minimis

En l’absence de liberté de panorama, la justice française a, dans sa sagesse, prévu des exceptions pour que le monopole d’exploitation des architectes et autres artistes ne soit pas trop insupportable; notamment, le de minimis ou théorie de l’accessoire : pour simplifier, s’il y a un bout d’oeuvre soumise à la propriété intellectuelle dans une photographie plus large, et que ce bout est inévitable. Comme toujours, il y a une page Commons qui en parle en détail et Jastrow qui en a fait un excellent billet.

Exemple de de minimis : les sculptures sont accessoires par rapport à la vue générale du château de Lunéville.
Caroline Léna Becker, CC-by

Sauf que, des fois, les contributeurs de Commons invoquent cette exception pour totalement autre chose, c’est-à-dire pour contourner l’absence de liberté de panorama. On se retrouve avec l’invocation du de minimis pour ce genre de photo :

Sculpture moderne dans la cours du château de Lunéville

Non mais c’est totalement de minimis, je voulais prendre le château, mais il y avait cette scultpure devant, et j’ai pas pu faire un mètre sur le côté. En plus le focus est sur la sculpture et mon image s’appelle « sculpture devant le château » mais ce que je voulais prendre c’est le château !
Caroline Léna Becker, CC-by. (Cette photo est totalement illégale et tue des bébés chatons, veuillez vous dénoncer à l’Hadopi pour l’avoir regardée)

Et là, l’admin Commons que je suis a un gros gros envie de facepalm. Ce qui est surtout désagréable, c’est d’avoir l’impression que la communauté des contributeurs se fout ouvertement du travail des admins, vu comme des empêcheurs de photographier en rond (enfin plutôt en 3/2). Pourtant, dans les faits, les admins aussi voudraient avoir la liberté de panorama; mais, en attendant, nous pensons juste que la position légaliste de Commons (ie, qu’il faut scrupuleusement respecter le droit d’auteur, même quand il nous semble totalement illégitime et contre-productif) doit être respectée.

Droit international pratique

Il arrive parfois qu’on traite les admins Commons d’obsédés du droit d’auteur, dormant avec le code de la propriété intellectuelle. Il faut dire aussi, à notre décharge, que nous nous retrouvons souvent face à des situations pour le moins complexes. JeanFred a parlé de l’application de l’URAA, je vais ici parler du droit international.

Concernant le droit national à appliquer à un site web, la jurisprudence va dans quatre directions :

  • le droit des serveurs ;
  • le droit du nom de domaine ;
  • le droit du public majoriraire du site ;
  • le droit de l’œuvre présente sur le site;

Il n’y a, à ma connaissance, aucun projet de coopération internationale sur ce point pour permettre une fois pour toute de trancher. Mon mauvais esprit me fait penser que c’est parce que l’industrie culturelle profite de ce flou juridique pour toujours s’appuyer sur la loi la plus restrictive possible et qu’elle n’a donc aucun intérêt à une clarification, vu que pour restreindre les libertés individuelles et taper les méchants téléchargeurs on trouve toujours moyen de s’entendre. Je serais personnellement pour appliquer le droit de l’œuvre, le droit des serveurs pouvant poser problème lorsque des sites ont des architectures complexes avec des serveurs situés à différents endroits, et le droit du public majoritaire très difficile à déterminer dans le respect de la vie privée (et je ne parle même pas des solutions de type « on laisse le fichier accessible aux personnes se connectant avec une IP provenant de tel pays mais pas de tel autre », qui violent la neutralité du net).

On remarquera déjà deux problèmes : Commons est un site international, il n’y a donc pas de public majoritaire; de plus, quel est le droit d’auteur « naturel » d’une photographie prise à un endroit X par un photographe de nationalité Y et publiée en premier dans un pays Z ? Heureusement, la Wikimedia Foundation a eu l’intelligence de trancher sur ce point, en décidant de garder sur Commons uniquement les œuvres légales à la fois aux Etats-Unis (loi du serveur + nom de domaine) et du droit de l’œuvre.

Ok, et donc, le droit de l’œuvre, c’est pas un peu compliqué aussi des fois ? Quel droit, par exemple, appliquer à la photographie faite par une personne de nationalité x dans un pays y d’un bâtiment conçu par un architecte de nationalité z ? Par simplicité/commodité, la politique sur Commons est d’appliquer la loi y, soit celle où se trouve le bâtiment. Il me semble qu’il n’y a aucun fondement juridique à cela, juste une histoire d’évitement de débats sans fin du type « pourquoi vous avez supprimé ma photo de la pyramide du Louvre alors que vous gardez celle de quelqu’un d’autre » et d’éviter d’avoir à demander la nationalité de chacun des contributeurs.

Mais il se trouve que même cette simpliciation aboutit à des situations complexes. Que faire de la photographie d’un bâtiment construit entre 1876 et 1945 en Alsace-Moselle, donc à l’époque où ce territoire était allemand et donc avec la liberté de panorama, et dont l’architecte est mort depuis moins de 70 ans, donc pas encore dans le domaine public ?

Alors, la prochaine fois que vous exprimez votre avis sur une demande de suppression sur Commons, n’oubliez pas de fournir en plus une boite d’aspirine, l’administrateur qui la clora vous en sera reconnaissant.

Retouche pas à ma photo !

J’ai vu passer à plusieurs reprises l’idée qu’il ne fallait pas que les photographies utilisées sur Wikipédia soient « retouchées » et qu’il fallait absolument privilégier les photographies « naturelles », couplée avec l’idée qu’une photographie naturelle est « vraie » tandis qu’une photographie « retouchée » est « non-neutre », « trop travaillée », « artificielle ». Je pense que cette idée vient d’une méconnaissance profonde de ce qu’est la photographie et du double sens que prend le mot « retouche ».

Tout est point de vue

Il est absolument impossible de faire une photographie « neutre ». Prenez par exemple une photo du profil d’une personne : si son regard est tourné vers la droite[1], on aura l’impression qu’elle est « tournée vers l’avenir ». Cela vient du fait que, en Occident, on lise le texte de la gauche vers la droite. A l’inverse, un profil regardant à gauche sera tourné vers le passé. Sans compter l’espace vide laissé pour le regard : beaucoup, un « champ de possibilité » s’étend ; peu, « l’horizon est bouché ». On pourrait multiplier les exemples à l’infini (plongée ou contre-plongée, portrait serré, à l’Américaine…).

L’œil, un appareil photo (presque) comme un autre

L’œil humain a une certaine perception des couleurs et des angles : il n’est pas évident que ces « réglages » soient les meilleurs pour percevoir la réalité : les photographies en-dehors du spectre visible sont aussi une représentation de la réalité, qui nous est juste plus difficilement accessible.
L’œil humain est très bon (par rapport à un appareil photographique) dans un domaine : il s’adapte très bien à une faible luminosité. Je ne sais pas si c’est grâce à la persistance rétinienne, au travail du cerveau ou à ses propriétés optiques propres, mais il est très fréquent qu’un humain perçoive de manière confortable une scène et qu’un appareil photo ne prenne qu’une image très sombre : en augmenter la luminosité revient donc à se ramener à une perception humaine.

S’il y a en revanche une différence entre l’humain et l’appareil photo, c’est qu’un humain a deux yeux[2] alors qu’un appareil photo n’a qu’une entrée de lumière. Cela signifie, entre autres, que l’humain perçoit naturellement en 3D[3] alors que l’appareil-photo ne perçoit qu’en 2D. Il est donc nécessaire de donner l’information de profondeur par un autre moyen, à avoir la maîtrise de la profondeur de champ, avec le sujet net se dégageant d’un fond flou.

Hyper-réalité

Lorsqu’on prend un objet ou une œuvre en photo, cherchons-nous à transmettre à quoi ressemblait cet objet sous un éclairage donné, ou à quoi cet objet ressemblerait s’il était placé en « lumière naturelle », c’est-à-dire au soleil ?

Autre question : cherche-t-on à transmettre l’émotion, l’impression qu’un bâtiment donne quand on le contemple, c’est-à-dire en bougeant et en ayant une vision 3D, ou ce qu’il est possible de capter avec un appareil photo à un point donné ? Quand on enlève des arbres, falsifions-nous la réalité ou rendons-nous le bâtiment plus visible et donc plus facilement communicable ?

[1]Category:People facing right and looking right
[2]Ce blog atteint des niveaux de scientificité jamais égalés
[3]Sauf la moitié des auteurs de ce blog ;)

Mais pourquoi tant de photos ?

Photo par Léna, CC-by-3.0

Lors de la dernière rencontre de Wikimédiens de Toulouse, il nous a été demandé pourquoi nous mettions autant de photos en ligne des rencontres du Stade Toulousain auxquelles nous assistons et que nous commencions à « trop » remplir la catégorie dédiée à la saison 2011-2012 du club.

Le présupposé était que, à partir du moment où on dispose d’une dizaine de photos de chaque phase de jeu (plaquage, mêlée, maul, ruck, touche, pénalité/transformation/drop) et de chaque joueur, chaque nouvelle photo n’apportait pas grand chose et que l’on devrait à la limite, à chaque rencontre, se consacrer uniquement à la photographie de l’adversaire du jour (qu’on ne prend par définition par en photo toutes les semaines). Si je ne nie pas qu’il est très, très utile de prendre en photo des joueurs des clubs britanniques quand il y a un match de coupe d’Europe à Toulouse, notamment pour pouvoir enfin ajouter une photo aux articles, je trouve que de disposer, par exemple, de quarante-cinq photographies de Clément Poitrenaud est utile. D’abord, car plus on dispose de photos, plus on peut faire de choix éditoriaux, comme sélectionner les photographies de meilleure qualité, ou les plus représentatives du style du joueur ou d’une saison/période donnée. Ensuite, parce qu’il y a des photographies qui racontent une histoire plus riche que « joueur XX faisant action YY », comme par exemple celle qui illustre ce billet et qui pourrait très bien s’insérer sur des articles plus généralistes, notamment sur la professionnalisation et la médiatisation du rugby à XV.

Enfin et surtout, cette remarque sur le « trop de photos » est incomplète. Ce qui était pensé, c’est « trop de photos pour Wikipédia ». Or, Commons n’est pas uniquement la somme des photos pouvant illustrer les différentes versions linguistiques de Wikipédia. Il s’agit aussi et avant d’une médiathèque sous licence libre et donc par nature ouverte à tous les usages respectant la licence. Par définition, à part les cas évident de réutilisation, comme la reprise des photos de rugby par un site d’information en ligne, on ne peut pas savoir à quoi les photographies serviront et il est donc absurde de limiter par avance les futurs réutilisateurs. Sans compter qu’il est beaucoup plus rapide de ne mettre en ligne que les photographies que nous jugeons techniquement bonnes et intéressantes plutôt que, à chaque fois, se demander si leur utilité marginale pour Wikipédia dépasse un seuil donné…